Le symptôme entre la demande des parents et parole de l'enfant. Changer : à quel prix.
Demande des parents et parole de l'enfant.
La particularité du symptôme chez l'enfant est qu'il trouve dans une position d'entre deux, expression d'une difficulté pour les parents qui ne sera pas forcément perçue comme telle par l'enfant. Le symptôme est à la fois l'expression d'un conflit intra psychique mais aussi un enjeu inter psychique sur la scène actuelle des acteurs de la vie familiale. La névrose chez l'enfant a ainsi un caractère inévitable de névrose actuelle, s'il a à faire à l'Autre symbolique tel qu'il s'est constitué autour du refoulement originaire, il est aussi confronté aux autres réels et actuels que constituent ses parents auxquels il se trouve assujetti . Robert Lévy fait l'hypothèse que l'enfant, avec ses symptômes, peut constituer une fonction de sinthome des parents, il constitue un espace de leurre où va se nouer une tentative de restaurer les failles symboliques parentales. Face aux difficultés d'assumer sa propre castration, l'enfant représente une opportunité d'incarner de façon imaginaire soit la réalisation de la brillance phallique , soit de façon plus radicale les retrouvailles d'avec l'objet originaire. La difficulté de la cure avec les enfants tient au fait que toucher au symptôme de l'enfant c'est risquer de déstabiliser le sinthome des parents. Dans la demande de consultation les parents se trouvent renvoyés plus ou moins brutalement à leur propre castration.
Le symptôme peut être considéré comme une construction de l'enfant à partir de l'angoisse de l'un ou des deux parents. Il a une fonction de langage où un sens peut être décrypté, mais aussi, une fonction d'écriture qui vient structurer le psychisme face à une menace d'envahissement pulsionnel. On peut considérer le symptôme comme une trouvaille, une création où l'enfant tente de sauvegarder quelque chose de sa subjectivité, même si le prix à payer est souvent très cher. On insiste à mon avis trop souvent sur la valeur de jouissance du symptôme qui est réelle mais qui ne représente qu'un des aspects de sa fonction, l'autre dimension à prendre en compte est sa fonction d'inscription, de structure, de défense. C'est ce que soutient Suzanne Ginestet dans son livre la terreur de penser. " Entendre le symptôme quel qu'il soit dans sa fonction nécessaire ouvre à une autre écoute : l'analyste est amené à entendre pourquoi le symptôme est nécessaire, alors que, s'il l'interprète comme jouissance, il le pose comme une fin en soi. Il jouit. "
Le symptôme peut devenir l'ultime rempart contre la psychose :
" le symptôme construit le dernier bastion de la subjectivation de la jouissance. "
Dans cette perspective, toucher au symptôme n'est pas sans risque, le prix à payer pour l'enfant de son renoncement au symptôme peut être la folie.
Je voudrais illustrer ces questions à partir d'un type de symptômes fréquents qui concerne les difficultés avec l'écriture, cette façon très active dont certains enfants se montrent absolument hermétiques à cet apprentissage. Ils mettent à mal par cet échec le narcissisme des parents et l'idéal pédagogique de l'école ; ce sont des résistants ! Ils font scandale et malgré les multiples tentatives éducatives (sanctions, récompenses….), pédagogiques (rééducation, orthophonie, classes aménagées….) ils restent étrangers à ce monde de l'écrit. Souvent c'est en désespoir de cause qu'ils arrivent chez le psychanalyste, après tout pourquoi pas essayer…..
L'accès à l'écriture suppose la confrontation à la séparation , à la rupture d'un certain nombre de liens infantiles, encore faut-il que le groupe familial lui reconnaisse ce droit. Quand la demande de réussite émane de celle-là même dont il est impossible de se séparer, on assiste à un blocage sans issue.
Xavier et ses fautes d'orthographe.
Xavier, 11ans en CM2, est amené par sa mère en consultation au CMPP sur les conseils d'une orthophoniste qui après un bilan avait posé l'indication d'une psychothérapie. Cette nouvelle demande de soin est formulée, après une première rééducation orthophonique qui a duré 2 ans et qui s'était terminée 2 mois plus tôt.
La plainte de la mère est la suivante : "Xavier fait du sur place au niveau scolaire, il ne mémorise pas l'orthographe des mots, ses résultats en français sont catastrophiques. L'arrêt de la rééducation orthophonique me paraît prématurée."
Chaque soir, il y a des scènes d'énervement qui se répètent entre Xavier et sa mère autour des devoirs scolaires. L'angoisse maternelle venant redoubler l'inhibition et le manque d'attention de Xavier.
Xavier lors de la consultation suit sa mère en traînant les pieds, habitué semble-t-il à entendre les plaintes maternelles et à jouer la résistance passive. Il est dans l'impossibilité d'exprimer une parole propre, il ne manifeste aucun mouvement de révolte, il subit son sort. Par un premier dessin il exprime son désarroi et ses questions. Il dessine une foret où les arbres sont hérissés de branches qui ressemblent fort à des sexes érigés. Il commente en parlant de ses cauchemars : il se trouve perdu dans une foret où il rencontre plein de choses bizarres, il n'arrive pas à courir pour se sauver. Xavier se trouve menacé par ces phallus qu'il rencontre de façon quasi hallucinatoire faute de pouvoir repérer dans la configuration familiale quelqu'un qui puisse se faire porteur du phallus en réponse au désir de sa mère. En effet, dans la réalité, Xavier ne connaît pratiquement pas son père. Quand il a été conçu, celui-ci était marié avec une autre femme que sa mère et il attendait simultanément un enfant de sa femme et de sa maîtresse la mère de Xavier. Très rapidement il abandonne cette dernière qui en reste profondément déprimée car elle avait l'espoir que son amant quitterait sa femme pour aller vivre avec elle. Peu à peu elle organise sa vie autour de son fils. Elle ne connaîtra pas d'autres hommes et ne sollicitera pas davantage le père de Xavier dans l'éducation de celui en donnant ce commentaire : "j'avais peur que Xavier soit déçu par son père." Xavier porte le nom de jeune fille de sa mère.
Xavier, prisonnier de la demande maternelle, ne peut y répondre sous peine d'être menacé d'anéantissement. Les fautes d'orthographes ont donc toute leur raison d'être; symptôme structurant qui vient barrer la jouissance de l'Autre.
Au cours de la psychothérapie, la mère acceptera à la fois de reprendre contact avec le père de Xavier tout en reformulant une demande de rééducation orthophonique :" la psychothérapie n'est pas assez efficace, il a toujours des mauvaises notes en français. Si je ne suis pas là derrière lui, il ne fait rien." Il a fallu à nouveau l'intervention dédramatisante de l'orthophoniste pour qu'elle accepte de mettre ces difficultés au second plan et remette en cause ses propres rapports avec son fils. Nous n'irons pas plus loin dans l'observation de cet enfant qui a poursuivi sa psychothérapie tout en ayant beaucoup de mal à se situer comme sujet dans cette démarche. Il n'est pas étonnant qu'il ait quelques difficultés à intégrer les règles de grammaire qui supposent notamment de repérer les places respectives de sujet et d'objet.
L'histoire de Raphaël.
Pour Raphaël la question est plus radicale, il vient soutenir à son corps défendant ( corps d'ailleurs très remuant) la dépression maternelle.
Raphaël est venu consulter, alors qu'il terminait sa seconde année de C.P. sans avoir encore acquis les bases de l'écriture et de la lecture. Il ne savait pas encore écrire son prénom. Il présentait également des troubles du comportement qui mettaient sa mère en grande difficulté. Il se comportait en fils tyrannique qui ne respectait aucune règle et qui venait la déborder sans arrêt. La mère se demandait même si elle allait pouvoir continuer de travailler, tant R. mettait à mal l'organisation de son emploi du temps. " je n'en viens pas à bout ! "
R. vivait seul avec sa mère depuis l'âge de deux ans. Son père, qui s'en était beaucoup occupé durant sa première année car il était au chômage, était devenu très violent dans son couple sous l'emprise de l'alcool. La mère a choisi de fuir pour aller se réfugier avec son fils âgé de deux ans dans un foyer pour femmes battues. Depuis elle a organisé sa vie seule avec R. Le père à la suite de cette séparation s'est beaucoup marginalisé, vivant de petits boulots d'un bout à l'autre de la France et traverse des périodes de clochardisation avec des tentatives de cure de désintoxication. Il a gardé un contact très épisodique avec son fils où il se présente comme fort diminué et en position de quémandeur d'argent auprès de la mère de R. J'arriverai à rencontrer ce père au bout d'un an de thérapie avec R., il aura beaucoup de mal à imaginer qu'il puisse avoir quelque chose d'intéressant à dire à propos de son fils.
La mère se présente comme une femme dépressive qui a longtemps vécue seule. Elle a rencontré le père de R. à 35 ans. Elle ne s'attendait pas à être enceinte mais a décidé de garder cet enfant sans être bien sure de sa relation de couple. Il est intéressant aussi de signaler qu'au moment où elle s'est séparée du père de R., elle a perdu sa propre mère dont elle se disait très proche.
La façon dont R. s'est exprimé dans la première séance m'a paru de bon augure pour engager un travail avec lui. D'emblée il m'interpelle à une place de tiers libérateur dans le transfert. Il dessine une araignée qui tient prisonnier un garçon. Un homme avec une épée vient délivrer le garçon en blessant l'araignée. Elle saigne, elle a un trou. Le garçon libéré peut courir et il va vers sa maman pendant que super-man va détruire définitivement l'araignée.
Comment ne pas entendre la demande de R. qui se trouve en prise avec une relation vécue comme envahissante et menaçante. De fait dans un premier temps le travail va s'engager de façon très dynamique, R. s'investit dans sa thérapie en apportant un matériel fantasmatique important qui tourne autour de la question du tiers où il met en scène sa problématique oedipienne. Ce tiers, souvent un intrus, avec lequel il se bat pour conserver un trésor.(cf dessins). Ce tiers prend souvent une connotation persécutive, il le cherche tout en le redoutant, parfois il le tue pour ensuite lui prendre son cœur, mais, il ne peut le référer à rien de consistant dans la vie de sa mère qui est tout entière consacrée à lui.
Assez vite ce travail thérapeutique qui semblait bien engagé patine. R. reste dans une position de défi à sa mère qui de manière régulière vient renouveler sa plainte. A plusieurs reprises il va jouer à cache cache lors de son rendez vous, s'enfermant dans les toilettes avec sa mère à la porte qui le supplie de sortir. Autre figure : il s'accroche désespérément à sa mère au moment où je viens le chercher, comme s'il me demandait de l'arracher à sa mère. Jeu à double face où il simule une relation fusionnelle tout en mettant sa mère hors d'elle en lui échappant sans arrêt.
Parallèlement R. reste toujours aussi hermétique à l'apprentissage de la lecture, et, son institutrice fait pression sur la mère pour qu'il rencontre une orthophoniste. Comme je sentais à ce moment là R. un peu plus réceptif, je lui propose de rencontrer s'il le voulait l'orthophoniste du CMPP. La rééducation s'est engagée sur ce que cette collègue avait perçu comme une réelle demande d'aide de R. , mais, au bout de 6 mois assez éprouvants, elle jette l'éponge. Lire et écrire supposent en effet un certain refoulement de la valeur de jouissance accordée à la lettre en tant qu'écriture de l'image pulsionnelle du corps . R. est beaucoup trop en prise avec la jouissance de sa mère pour accéder à l'intelligence de l'écriture qui ne peut s'effectuer que dans un mouvement de séparation. Ce qu'il a très bien compris en demandant à sa mère d'être là lors de sa séance d'orthophonie, neutralisant ainsi les conditions même d'un accès à l'écriture.
On pourrait dire à la suite de ces observations que R. ne voulait (pouvait) en rien céder sur son symptôme. On a pu voir avec quel acharnement il s'est appliqué à mettre en échec les différentes tentatives rééducatives et thérapeutiques. Si la valeur de bénéfice secondaire du symptôme apparaît au premier plan avec les satisfactions régressives qu'il permet, celle-ci ne permet pas de rendre compte à elle seule de la fonction du symptôme. Face à cette mère dépressive et solitaire R. devait aussi ériger une barrière qui vienne faire frontière, et, faute de pouvoir s'appuyer sur une figure paternelle efficiente, il lui fallait d'une façon ou d'une autre mettre en échec le désir de sa mère envers lui.
D'une certaine façon, maltraiter sa mère, constituait malgré tout un point d'identification possible avec son père. En présentant l'histoire de R. on est frappé de constater la façon dont il a pris la succession de son père dans son rôle de tyranniser la mère.
La thérapie a abouti donc à une impasse dont R. s'est fait l'écho en déclarant face à sa mère désemparée: " je ne veux plus venir ". Il ne me restait plus qu'à prendre acte de son refus tout en lui disant que je me réservai la possibilité de recevoir sa mère de façon à garder cette place dans le transfert comme lieu d'adresse tiers de la parole entre mère et fils. Nous devions reparler ensemble de cet arrêt la semaine suivante quand je reçois un appel téléphonique d'une éducatrice de l'A.S.E. m'apprenant que la mère était hospitalisée d'urgence pour une leucémie aiguë et que n'ayant personne à qui confier R. elle avait du le placer. La mère m'a téléphoné de l'hôpital très affaiblie et inquiète du devenir de son fils. Elle est tout à fait lucide de la gravité de son état et du pronostic très réservé des médecins. Elle me demande de continuer le travail avec R. Deux mois après, la mère meurt, sans avoir revu son fils du fait de son isolement thérapeutique en chambre stérile(elle lui parlait régulièrement eu téléphone)….
J'ai bien sur été sous le choc de cette évolution si brutale avec l'irruption inattendue du réel de la mort. Cela soulève évidemment bien des interrogations. J'ai continué le travail avec R., non sans difficultés mais, dans l'après coup, je ne peux m'empêcher de penser à cette séparation impossible entre mère et fils, à mon impuissance à les aider à remanier cette relation d'emprise. La mort de sa mère surgit dans le réel de la vie de R. avant même qu'il ait pu symboliser la séparation d'avec elle. Faute d'un père à tuer, c'est sa mère (toute) que R. cherchait désespérément à supprimer dans le fantasme . La conjonction traumatique du fantasme et de la réalité risque d'accabler R. d'une culpabilité insupportable. Culpabilité renforcée par le discours du grand père qui ne manquera pas de lui dire : " tu vois comment tu as rendu ta mère malade….. "
Conclusion.
S'il s'agit d'entendre la demande qui se formule autour de la souffrance engendrée par le symptôme, il faut aussi prendre en compte la fonction tenue par ce symptôme pour l'équilibre psychique du sujet. Dans le travail avec les enfants la place occupée par le symptôme répond à une logique intra psychique mais aussi à la configuration des relations actuelles vécues avec ses parents..
Dolto raconte l'histoire d'un enfant qu'elle a soigné avec un retard scolaire important. Suite à sa cure il a pu reprendre une scolarité normale, il est même devenu brillant. Cette cure s'est interrompue prématurément à la puberté, et il est devenu par la suite un grand délinquant. L'enfant avait cédé sur son symptôme, " le père s'est prouvé narcissisé par son fiston ; la mère était elle toujours aussi gaga "
La conclusion qu'en tire Dolto est radicale : " Et voilà un garçon qui a eu sa vie gâchée parce ce qu'on lui a rendu son intelligence, alors qu'il aurait peut-être mieux valu qu'il reste un peu éteint, à la mesure de ce que son milieu lui permettait. Lui n'avait rien demandé…c'étaient les maîtresses, puis le père qui avaient insisté. "p93
Cela pose deux questions, savoir à quelles conditions entreprendre un travail analytique avec une enfant et ensuite jusqu'où mener ce travail. Ces questions sont en rapport avec ce que la famille de l'enfant peut supporter comme changement. La levée du symptôme n'est pas l'objectif d'une psychanalyse, il y a même des symptômes qui ont une valeur de suture et auxquels il ne faut pas toucher. C'est bien l'interrogation des impasses relationnelles auxquelles le symptôme répond qui permettra un éventuel remaniement. Les conditions d'un tel changement chez l'enfant ne sont pas uniquement intra-psychiques, elles dépendent aussi des capacités d'évolution des parents et des réponses que le champ social peut fournir face à tel ou tel signe de souffrance.
COTTE Gérard
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