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" Ils n'fontent point grand chose "

L'équipe de l'hôpital de jour d'Abbeville se devait de dire quelque chose de ce que l'on fout là. Les patients sont là de 9 heures à 16 heures 30, quelques uns viennent sous contrainte, qu'elle soit administrative ou non. Obligation de soins, obéissance. Et pour nous, combien viennent par nécessité, par obligation, qui peut dire clairement pourquoi il a fait ce choix de travailler en psychiatrie ?

Que sait-on de ce que l'on fait là ?
En en parlant ensemble on s'ennuyait presque à essayer de décrire ce que l'on fait avec les patients. Qui l'atelier cheval, cuisine, collage, qui le groupe de parole, histoires d'écrire, sortie au marché, atelier chant ou repas dits thérapeutiques. D'ailleurs à l'hôpital de jour, on est pétrit de thérapeutique, on ne voudrait surtout pas être taxé d'occupationnel, de " réhabilitationnel ", d' " éducationnel ". On a fini par se dire que s'il existait un bonne 30e de groupes ou ateliers c'était sans doute parce qu'on supportait mal de ne rien faire. On sait un peu ce que l'on fait, ce que l'on propose, mais ce qu'on fait là reste insu.

S'activer
La médiation proposée est un alibi pour qu'un espace se crée. Aller au marché par exemple, devient tout autre chose ; se laisser prendre dans un mouvement, dans la foule, dans le croisement des inconnus. On observe la distance des uns et des autres, ceux qui se perdent, ceux qui reste collé à l'infirmier, ceux qui vous marchent sur les pieds, ceux qui marchent seuls droit devant, l'air de ne pas y être, ceux pour qui " le quartier libre " est impossible.

L'acte du soignant
Nous sommes beaucoup demandé à quoi cela servait, ce qu'il y avait de si thérapeutique que cela. Dans l'envers du décor des ateliers, il y a l'acte de chacun. De son acte chacun a à répondre. L'acte implique que l'on soit engagé avec les patients, qu'on y mette tout son désir de vouloir bien faire n'y fait rien. On attend un résultat, on a envie que ça marche, on croit savoir ce que l'on fait mais ce sont les patients qui nous diront ce qui s'est passé pour eux. Ça n'a pas grand chose à voir avec les démarches de soins, les projets de soins, tout ce qui est maintenant demandé aux soignants comme écrits pour pouvoir évaluer leurs actions, pour pouvoir dire que la démarche qualité est en marche.
Ce sont les patients, les dires des patients qui font l'acte des intervenants. C'est seulement dans l'après coup que l'on peut entendre ce que tel ou tel atelier à voulu dire pour celui-ci ou celle-là. Ce sont les phrases glanées dans les ateliers, dans les couloirs, sur le pas de porte, qui font de nos interventions un acte. Sans s'en rendre compte, sans le savoir, c'est-à-dire là où le savoir n'est pas, il y a une place pour l'acte. C'est pour cette raison que l'on a choisit pour titre une phrase d'une patiente " y n' fontent point grand-chose ".
Vous penserez sans doute qu'elle parlait de nous, des soignants qui se tournent les pouces. Elle parlait en réalité des autres patients, qu'elle ne supportait pas de voir assis là, sans rien faire. De cet écart entre ce que l'on attend et ce qui nous surprend toujours, nous avons voulu vous parler, à plusieurs.
Je termine par ce commentaire d'une patiente sur ce qu'elle appelle " nos ateliers à la con ", elle qui en redemande et qui voudrait bien venir cinq jours sur sept. C'est peut-être là une des formes de l'hospitalité de jour.

Quand nous avons choisi d'intervenir à ce colloque, nous étions loin de nous douter que la réflexion que nous allions mener aurait tant d'effets sur notre travail quotidien, bien au-delà de cet écrit.

Qu'est-ce qu'on fout là ?

Après s'être posé et reposé cette question en équipe, nous nous sommes demandés ce que pouvaient bien en penser les patients.
C'est ainsi que nous les avons interpellés sur ce sujet au décours d'un atelier, d'un repas…

Sur leur présence à l'Hôpital de jour et le pourquoi de celle-ci, nous avons entendu :

" Je suis là parce que je suis malade, …, ma mère m'a dit que je suis psychotrémique "
" Je suis là pour me reposer "
" Je suis là pour ne pas être chez moi, rencontrer des gens, faire des activités "

Tiens ! L'hôpital de jour serait-il un genre de club méd. où l'on vient en VSL ?

" Je suis là parce que je suis obligé "

Ou encore sur notre travail de soignant, nous avons entendu :

" Vous êtes là pour organiser tout "
" L'équipe est là pour animer "

Serait-on vraiment de gentils organisateurs ?

" Pour une fois, c'était pas un atelier de torture "
" L'équipe soigne est ici pour s'occuper de nous "
" Pour qu'on soit bien, bien dans sa peau, penser à rien "
" Vous êtes là pour emmerder le monde "
Pardon ?
" Vous êtes là pour embêter le monde "

Il est rare d'entendre, de la part de ce patient en HO, combien cela doit être difficile et contraignant de venir à l'Hôpital de jour.

Et que penser de :
" Vous n'en foutez pas lourd, vous ne devez pas être fatigués le soir "

Effet surprenant de toutes ces réponses qui ne nous laissent pas indifférents, qui ont éveillé chez chacun de nous des ressentis et des réactions variées.

Qu'en est-il du soin quand nous entendons à plusieurs reprises le mot animer.
Animer, ne serait-ce pas ré-animer quelque chose chez eux ? Mettre en mouvement ?
En tout cas, ça nous a animés, nous, équipe, dans la réflexion, du côté du soin.


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Certains patients ont attiré un peu plus notre attention de part la justesse, de part la richesse de leurs propos ; que ce soit en réponses à nos questions ou avec des phrases énoncées spontanément, à un moment où l'on ne s'y attend pas forcément, en se croisant dans un couloir, en marchant lors d'une sortie.

Mr R dit : " l'équipe est là pour nous accueillir tous les matins " et il y vient chaque matin, avant l'heure, lui avec qui on n'aurait pas parié, à son arrivée il y a neuf mois, qu'il vienne régulièrement.

Accueillir, c'est faire une place à ces patients, laisser une place à l'autre, dans un dedans où il se sente rassuré.

Il ajoute : " vous êtes là pour organiser nos journées ".

Lui,
qui ne se repère pas dans le temps, dit : " quand j'étais petit, …, à 18 ans ".
qui ne se repère pas dans l'espace : " je ne distingue pas le devant du derrière ".
qui dit " le rêve et la réalité se mélangent ",
ou dans une discussion : " je ne vous suis pas, c'est flou dans ma tête ".

Bien évidemment, on organise les journées, on structure le temps, on pose des limites : 9 heures accueil autour d'un café puis inscription aux activités de la journée, premier atelier, repas, repos, deuxième atelier, collation, départ, bonne soirée et à demain.

Mais surtout, on l'écoute, on l'observe, on passe du temps avec lui.
On recueille ses paroles, on favorise les échanges.
On pense, on repense les mots/maux.

" La nuit, je rêve de monstres " a dit Mr R à une soignante.
Tiens ! Il y a quelques semaines, il m'a dit : " je suis encore un petit garçon, ma mère me fait mon goûter tous les soirs ".
Y'a-t-il un lien à faire, nous pensons que oui, mais être dans le vrai, le faux, après tout ce n'est pas l'essentiel.

Ecouter en se laissant surprendre par leurs propos, simplement en laissant leurs paroles avoir un effet sur nous, garder de la spontanéité dans nos réactions.

Au-delà d'écouter, il s'agit de réécouter, de décoder les dires des patients.
Nous devenons les dépositaires d'un mot, d'un acte, nous essayons d'assembler un puzzle, de se faire une représentation de leur histoire avec des bribes glanées de ci, de là.

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Rester étonné semble plus facile avec des patients que l'on découvre. Intérêt porté par l'ensemble de l'équipe à ces nouveaux qui suscitent curiosité, qui nous donnent l'impression d'être dans notre fonction de soignant parce que quelque chose bouge…
Illusion ? Cette impression ne tient-elle pas au fait que l'on se découvre, que l'on fait connaissance. Illusion qu'il se passe plus de choses en début de prise en charge que sur le long cours ?
Pourtant, l'expérience nous montre que, parfois, la surprise est plus forte avec des patients qui font partie des murs, qui ont souvent plus d'ancienneté dans l'établissement que le soignant en face d'eux, ceux dont on croit avoir déjà fait le tour…

Pour illustrer notre propos, le cas de Mme L, patiente de 47 ans, à l'Hôpital de jour depuis 17 années.
Elle nous rejoint dans l'atelier ; tête baissée, ailleurs, dans ses pensées comme d'habitude ; dans ce qu'elle appelle " ses idées fixes ".
Quelque soit l'atelier choisi, c'est ainsi qu'elle se présente.
Immanquablement, pourtant elle questionne.
Mme L utilise la forme interrogative comme moyen d'aborder l'Autre…
Caractère compulsif de questionnements débordants :
" C'est bien ce que j'ai dit ? Du départ ? Vous êtes sûr ? "
Le caractère fixe de l'idée qui l'habite renvoie au fait que cette idée s'impose à elle avec une telle rigueur qu'elle ne peut y déroger.
Sa mère le lui a dit : " tu vas les user à l'Hôpital de jour avec tes questions, d'ailleurs tu n'y vas plus que deux jours, un jour ils te mettront dehors ".

Elle ne se contente pas d'interroger, elle somme aussi l'Autre de répondre, interrogeant tous ceux dans l'institution qui semblent en place de détenir un savoir.
Mme L rit en relatant les propos de sa mère et aussitôt, bascule dans l'impériosité et la gravité du questionnement : " c'est vrai que vous pourriez me mettre dehors ? "
Enchaîne : " c'est conseillé que je vienne à l'Hôpital de jour, est-ce que je suis obligée de venir ? "
Comment répondre à des questions qui n'en sont pas vraiment ? Peut-être par d'autres questions qui n'en sont pas.
L'équipe a laissé tomber l'idée que l'on peut lui répondre sur le versant du sens. Nous tentons de construire " un savoir ne pas savoir ". Ainsi, il semble qu'elle puisse marquer une pause, lorsque nous réussissons à nous décaler de la position de celui qui sait, souvent en la rassurant sur la validité de sa propre réponse, ou en utilisant l'humour, c'est-à-dire en introduisant de la légèreté à la gravité de ses propos.
Importance de l'humour comme quelque chose de productif, d'essentiel dans le quotidien.

Au sein des ateliers, Mme L est là, accaparant le soignant avec ses questions, répondant difficilement à notre demande de se concentrer, de participer à une création, à une production.
Lorsque nous l'incitons à " faire ", elle dit : " est-ce quand je ne fais rien en atelier, c'est quand même du soin ? "
Question de l'obligation… le droit de ne rien faire, de faire du rien… est-ce seulement du rien ? Cette notion de rien nous fait penser à ces patients assis, bras croisés, regard fixe, attendant que les ateliers commencent. Impression de vide, d'inertie, de passivité qui parfois nous dérange…
" Vous, les soignants, devez être gentils " dira Mme L.
" C'est vrai que vous ne pouvez pas être tout le temps gentils, vous devez être justes… vous m'estimez ? " Nous partageons le quotidien avec les patients, nous avons chacun une manière de les considérer… d'après le dictionnaire, considérer signifie regarder attentivement, mais aussi estimer.
Lorsque nous ne prêtons pas l'attention attendue, Mme L dit : " vous ne répondez pas, vous n'êtes pas patient ", " vous devez répondre à mes questions, c'est votre travail, je suis malade psychiatrique ". Ces questionnements incessants ressentis parfois comme envahissants, voire comme une attaque, nous bousculent. Accepter d'être dérangés par les propos des patients, d'être bousculés dans nos habitudes, d'être remis en question dans notre fonction de soignants.

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Pour étayer notre réflexion, nous allons maintenant vous parler de Melle D.

Un matin, lorsque nous lui demandons : " vous avez choisi votre atelier ? "
A la surprise générale, elle répond : " hum ! Vos ateliers à la con ! ".
Elle qui, habituellement, bougonne, articule mal, que l'on doit faire répéter.
D'un coup, on a l'impression de revoir cette Melle D qui nous a déjà tant étonnés à l'atelier Théâtre.
Et là, stupéfaction de tous puis éclat de rire général.

C'est comme un détail, mais ce jour-là ce n'est pas passé inaperçu. C'est bien la première fois qu'elle s'en prend à un atelier comme cela, " mais qu'est-ce qui se passe ? "
Il y a quelques mois, lorsque le nouveau médecin lui demandait ce qu'elle faisait à l'Hôpital de jour, elle répondait :
" Pas grand-chose de bien "
A l'équipe, elle disait souvent : " vous ne faites rien pour moi ".
D'ailleurs, nous nous demandions bien ce qu'elle y faisait encore.
Melle D, 59 ans, suivie depuis 37 années, fréquente l'Hôpital de jour depuis 8 ans.
Quel projet pour elle, si ce n'est, pour certains qui veulent y croire, d'éviter une rechute, de soulager la famille en attendant un éventuel placement en maison de retraite au décès de la mère.
On la laisse bougonner, râler, voire on la supporte en atelier.
Changements dans l'équipe, nouveaux regards, ces quelques mots " vos ateliers à la con " nous interpellent. Nous sommes alors plus attentifs à ce qu'elle y fait, dans ces ateliers, à ce qu'elle y dit, à ce qu'elle en dit, modifiant sans doute notre façon de l'aborder et de réagir.
Quelque temps plus tard, on surprend un : " pas mal, pour quelqu'un qui ne sait rien faire ".
Elle constate : " je ne fais pas de moi-même,…, il y a plein de choses que je pourrais faire "
Maintenant, elle dit avec le sourire : " je fais de nouvelles choses, je fais même de la gym ! "
Effectivement, elle participe à de nouveaux ateliers, est moins inhibée, attend moins de l'autre, prend plus de plaisir, et se laisse davantage aller.
Elle essaye de nouvelles activités qui lui semblaient jusqu'alors insurmontables, et elle en redemande même. " Je fais des choses que je n'aurais jamais pu croire faire "
On pourra toujours se demander ce qu'est la raison de ce changement. Certains diront que la diminution importante de son traitement y est pour l'essentiel, …, certes elle s'est animée un peu plus.
Des changements dans l'équipe, de nouvelles relations avec un regard différent, des désirs nouveaux pour elle.
Encore aujourd'hui, l'équipe reste partagée, nous conduisant toujours à confronter nos points de vue, certains restant toujours dans l'attente d'être étonnés.

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Et pour conclure, quelques propos de Melle V s'adressant à une infirmière de l'équipe qui lui demande : " qu'est-ce qu'on fout là ? " :
" Oh ! Mais vous, vous l'avez choisi d'être là, pas moi "
" Soigner les bobos de la tête, mais c'est pas chose facile, c'est un dur métier "
" Vous pensez faire leur bien, vous les conseillez, essayez de les aider. Mais ce que vous dîtes, ils vous écoutent pas. Ils n'en font qu'à leur tête "
" Vous n'y arriverez pas ".

Le 4 juin 2007.

Dr BAYAT,
L. ROBERT infirmière,
S. RIVELON ergothérapeute,
P. DELENGAIGNE, psychologue,
M.J. SAFFER, psychomotricienne.

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