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" ENFERMER POUR SOIGNER… "

Enfermer pour soigner, soigner par l’enfermement. Isoler pour traiter, traiter par l’isolement qui peut être séquencé, d’une simple période d’observation à l’interdiction des visites, voire au retranchement total et à l’exclusion de tout contact. Contraindre une personne qui dénie ses troubles à se protéger d’elle-même. Interner pour prendre parti, pour une liberté « raisonnable » où a « raisonner».
La psychiatrie se nourrit encore des techniques de soin par la clôture et la séclusion, mots (ici ts) empruntés à Alvaro Escobar qui viennent parfois hanter la conscience des soignants.
S’enfermer dans des certitudes, dans l’habitude, pour ne plus s’interroger, pour se protéger. Le fou est l'exclu par excellence. Gênant pour le bon fonctionnement social, perturbant pour notre vision de la norme, le fou fait peur. Exilé... Enfermé... Pourtant, il appartient à l'humanité et l'interroge. Humain, si humain... Regards sur l'histoire, regards d'aujourd'hui... Comment notre époque fait-elle face au problème de la maladie mentale ? Quelles sont les finalités de la psychiatrie ? Quelles sont ses missions ? Quelle est la vision que nous avons aujourd'hui de la maladie mentale ? Quels sont ses rapports avec la société ?
Qu’est ce que j’y peux ?

Un bon discours c’est comme une mini-jupe, ça doit être assez court pour conserver l'attention mais assez long pour couvrir l'essentiel.

Ainsi, comme le dit Jean Oury, chaque monographie de patient "nous invite à penser, en toute liberté, à des développements transdimentionnels ou l'institutionnel s'intègre, met en relief aussi bien le biologique que l'analytique ou le social ". Ces multiples facettes, loin de s'opposer, comme il peut être de bon aloi de le prétendre, gagnent à être travaillées (les unes travaillant les autres) dans une " polyphonie " telle qu'a pu le penser François Tosquelles.
Ces " observations individuelles " souhaitent amener à l'évocation des paramètres concrets nécessaires à " être là " dans la nuance et l'initiative, dans la vigilance et la disponibilité, dans une qualité de présence qui jamais ne saura se réduire aux programmations, aux protocoles, aux classifications que l'actuelle technocratie envahissante impose actuellement à la pensée des équipes soignantes. La psychothérapie institutionnelle, née des critiques conjuguées des logiques asilaires et concentrationnaires et enracinée dans les dimensions aliénatoires individuelles et collectives, est levier, potentialité au sens de Winnicott, pour l'accueil d'Autrui " qui n'est jamais un "cas" mais une opacité subtile à laquelle on doit avoir accès par une procédure transférentielle toujours menacée par les intrusions d'une organisation massive".

Les équipes de soins ! Comme s'il s'agissait encore de souligner son importance, structure essentielle à toute pratique clinique, toujours menacée de disparition du fait de la spécialisation et de la technicisation des rôles soignants, toujours susceptible de s'homogénéiser, de se structurer en îlots de résistance, de porter l’étonnement, de risquer sa parole en posant question.

Il importe d’ailleurs d’autant plus de rester dans la question - et de ne pas se situer dans la réponse - que tout est au fond affaire de contexte, en ce sens qu’un traitement n’est sans doute, véritablement efficace, qu’au sein d’un contexte donné.
C’est pourquoi nous ne devons pas nous laisser tenter par des modèles trop réducteurs.
A céder sur les mots, on finit toujours par céder sur les idées ...
A céder sur les modèles, on finit toujours par céder sur les pratiques !

Alvaro Escobar dans son ouvrage reprend la notion de pré-conscience développée par Freud, explicitant la créativité de ces espaces. "Étant donnée la pauvreté de l’attention chez l’être humain, le matériel arrivant à la conscience ne peut y être maintenu - je me fatigue, je passe à autre chose. Toute cette matière se met en quelque sorte aux antipodes, se transforme derrière moi, comme dans une arrière-boutique qui devient matière de préconscient ; et la nuit, ou le soir, elle va s’organiser au travers de structures qui sont presque des chaînes et qui, elles, seront gardées en mémoire. Dans les moments crépusculaires, par cette petite fatigue que la conscience apporte d’elle-même, le moi disparaît, et dans le Soi, je récupère un peu de cette mémoire délaissée […]"
Cette idée d’arrière boutique encombrée de matériaux non travaillés donne un sens dans la connaissance du corps et de son appréhension qui sont des éléments essentiels de la conscience de soi. Les troubles de la représentation du corps sont très souvent constitutifs de troubles psychiatriques.

Alvaro Escobar dans son travail clinique avec des prisonniers, des moines, des artistes, s’intéresse aux processus de sublimation et de survie dans des situations de contrainte, "dans des lieux où le corps se donne à voir comme une œuvre en train de se faire et de se défaire".

Dans beaucoup de psychoses, le colloque singulier ne suffit pas, et le thérapeute s'estime incapable d'affronter seul la situation thérapeutique. Ou bien le traitement ne s'engage pas, ou bien le thérapeute est débordé par la violence des décharges agies, ou par l'intensité de la souffrance du patient ou de sa famille, et souvent par le risque de suicide.

Au delà de l'étayage, l'observation du comportement, de la projection dans les situations concrètes, dans les personnes et dans les choses, peut réanimer ce qu'on peut penser du patient et avec lui. Une activité en commun, un jeu à plusieurs, ou la nécessité d'affronter une situation plus critique, ne constituent pas seulement un moment d'interaction qui va rester ponctuel : ces situations vont donner source à récit, élaboration et connaissance, relançant l'investissement du patient par autrui en même temps que son propre sentiment d'existence. Ce qui va appeler la proposition de traitement institutionnel c'est le débordement dans le réel du fonctionnement psychique : trouble extériorisé dans le monde social, plutôt que plainte concernant la vie psychique ; et aussi incurie, apragmatisme, attitude démissionnaire vis à vis de soi-même.
Le trouble de la symbolisation explique la tendance à la pensée concrète et à l'utilisation de la réalité pour communiquer avec autrui. A l'opposé, les actes des intervenants, les réalités du dispositif soignant, sont des messages éventuellement plus significatifs que les paroles Dans la psychose, les équipes soignantes sont amenées, à un moment ou à un autre, à en revenir au corps de la personne psychotique. Mais de quel corps s'agit-il ? Du corps physiologique, neurologique, endocrinien ? Ne sommes-nous que des " hommes neuronaux "? Les soignants ne sont-ils que les " biologistes des passions " ? Ou bien sommes-nous encore davantage ? C'est là que la notion d'image du corps vient articuler le corps et l'appareil psychique dans un langage organisateur. Or dans la psychose, cette question insiste, résiste, mais existe. Il est nécessaire de se la poser en la mettant en perspective avec les problématiques de l’enfermement. Car " parler du corps, du corps et des psychotiques, des soins aux psychotiques, des techniques corporelles, du langage du corps, du corps mort, ou du corps en apparition, comment habiter son corps, des corps souffrants, de la dialectique de l'esprit et du corps, c'est aborder, dans l'échange de nos pratiques, ce qu'il en est des soins, souvent longs mais de pointe, du plateau technique que nous utilisons pour que le sujet souffrant se réapproprie son image du corps et pour permettre l'émergence d'un dire […] La psychothérapie institutionnelle et la psychiatrie de secteur nous invitent à travailler sur cette présence au monde et mettent en scène le corps et son image " (Pierre Delion).

Je ne peux, ici, malheureusement vous parler avec abondance de l’élan d’un certain nombre d’entre nous pour des pratiques dites sportives : tennis, marche, ping-pong, vtt, remise en forme, muscu, foot en salle. Ça se" sporte " plutôt bien sur notre secteur; mais s’agit-il que de sport, d’une clôture dans l’enfermement d’un désir, d’une folle envie de coller à l’image sécurisante d’un possible, d’une adaptation, d’un retour à la norme.
Impossible d'échapper à l'étouffante omniprésence du sport, à son monotone ressassement partout et toujours. Partout: l'espace humain est saturé par le sport. Toujours: le sport ne fait jamais relâche. A toute heure du jour et de la nuit, que ce soit sur les chaînes de télévision, sur les ondes des radios, dans les cafés, vous entendez parler de sport. Le sport est devenu notre environnement. Les loisirs sportifs et ludiques volent à l'homme le temps d'être un homme parce qu'ils expulsent de l'existence le sérieux de la vie. C'est ainsi, dans cette disposition d'esprit, que l'homme contemporain traverse la nature en rêvant à ses week-ends de jogging, de randonnée pédestre, ou de parcours vélocipédique. La déshumanisation ludique générée par la ‹société des loisirs› fait système avec l'arraisonnement sportif de la nature et du corps. Déshumanisation: les autres rapports possibles de l'homme à la nature – rapport poétique, rapport religieux, rapport mystique, rapport paysan – disparaissent de la conscience de l'homme ordinaire au profit du rapport sportif.
Le sport persuade intimement les individus que l’opérationnalité, c’est-à-dire calculer et réussir dans un cadre routinier, est le fonctionnement normal de l’intelligence. D’autre part, il concourt à substituer le mimétisme – imiter Chabal, Virenque ou Beckham – à l’adaptation. Mimétisme, comme type d’identification des individus à un modèle dans une société malade, et adaptation, en tant que processus d’intériorisation des normes morales et sociales dans les sociétés équilibrées. Et le sport favorise le mimétisme, c’est à dire l’intériorisation de figures usinées par le complexe médiatico-publicitaire auxquelles on s’identifie. Les individus sont ainsi enfermés dans une structure qui paralyse aussi bien leur imagination que leur intelligence. De ce processus sort une forme nouvelle d’humanité, planétairement homogène. Partout dans le monde, sportifs et supporteurs semblent polyclonés les uns sur les autres. Ces hommes seront dotés du mental du gagnant, remplacement de l’âme. Ils auront rempli leur esprit de l’imaginaire publicitaire qui accompagne le sport, avec les marques et leur fétichisme. Ce qui est enseigné dans le sport est à la fois la soumission à un certain ordre social et l’impossibilité d’en sortir, l’enfermement.
Nous n’arpentons pas ces espaces, notre terrain est celui du jeu et de la psychomotricité. Le jeu est une pratique traditionnelle de toutes les sociétés, à double volet: intégrer les plus jeunes et permettre aux plus anciens, activité sans but utilitaire, sauf peut-être a se préparer à la guerre.
La psychomotricité est l’apprentissage du corps, de ce que peut le corps, de ses limites. La civilisation urbaine de consommation et de communication a effacé le corps, elle l’a transformé en une image. La psychiatrie le plus souvent le nie, le psychanalyste l’allonge. Une psychomotricité enseignant les gestes de l’activité corporelle et non de la guerre contre le corps, dont l’origine remonte à Platon et dont le christianisme est un maillon intermédiaire. La société a tellement oublié le corps qu’elle l’a transformé en image que l’on placarde et que l’on exhibe.
La clinique en psychiatrie nous ramène bien souvent à la dimension du temps : chronicisation, temps nié, ennui, durée, répétition, manque de continuité, sont autant de mots qui nous viennent très souvent. Face à ce constat, la psychomotricité comme une clinique du passage, en passant de l’agi au représenté au travers de l’espace de « jeu » présent qui peut se créer. Elle met notre perception et conception du temps à l’épreuve. Du corps à la pensée, de l’histoire individuelle à l’histoire familiale et sociale, l’œuvre du temps marque de son sceau l’empreinte de notre passage. Dans l’épreuve de la rencontre où l’agir se situe dans l’ici et maintenant, comment la psychomotricité peut-elle offrir au sujet sa part de devenir ?
La psychomotricité va permettre un dialogue corporel, qui va se moduler dans la distance, en fonction des ressentis du thérapeute, et de l'évolution du sujet, et dans une relation transférentielle. Le psychomotricien reçoit le corps, les gestes, les besoins toniques de l'autre. Il y est préparé pour y répondre par ses propres gestes, ses propres tensions, à y impliquer son corps.
Le lieu originaire du savoir étant l’existence, non l’entendement, les notions de causalité, force, unité, identité, liberté etc, prennent leur racine dans la subjectivité. Structures de la vie et non règles de la perception comme chez Kant, elles sont immanentes. Le moi n’est pas constitué, c’est lui qui constitue, il donne aux choses leur pouvoir. Sans la subjectivité, il n’y aurait ni monde ni expérience. Le monde est le même parce que je suis le même. C’est dans l’effort, l’action, le mouvement que le moi se reproduit ou s’aperçoit constamment comme unité. A la différence du cogito cartésien qui est un Je pense, l’ego est un Je peux. L’ego est pouvoir de production.. Il est l’ensemble des pouvoirs que nous avons sur le monde. Le mouvement n’est pas un instrument, un intermédiaire entre l’ego et le monde. Le corps, être même de l’ego, agit directement sur le monde.
Le mouvement est une intentionnalité qui ne cherche pas à atteindre un objet extérieur, une représentation. Tout se passe à l’intérieur de la subjectivité. L’être du monde, terme transcendant du mouvement, demeure le monde du corps. C’est par le développement interne de l’expérience que l’espace est constitué: dans le déroulement du mouvement, le corrélat transcendant qui résiste acquiert son extension, produit de mon expérience et non sa condition. Cet élément résistant est la limite de l’effort, le point d’appui de son accomplissement. L’être subjectif du mouvement porte en lui la certitude que nous avons de la réalité du monde. L’unité du corps est un pouvoir qui est savoir immédiat de soi, les objets n’étant pas des objets contemplés du dehors mais des objets pris dans notre mouvement. La connaissance corporelle n’a rien d’une connaissance ponctuelle. Possibilité générale et indéfinie de savoir, elle fonde toutes nos connaissances et en particulier nos connaissances intellectuelles et théoriques. La réalisation concrète de cette possibilité ontologique. Ce savoir permanent du corps est d’une certaine façon mémoire. La connaissance porte en soi une re-connaissance, un savoir du monde en l’absence de celui-ci mais ce n’est pas parce que ce savoir est arraché au temps qu’il y a une unité de notre être originaire. Le corps enferme dans son présent ontologique toutes les connaissances possibles. Si liberté il y a, c’est peut-être là qu’elle réside.


Le 29 mai 2008.

J.L SAFFER
psychomotricien.
CollectifPsyAbbevillois

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